1. La Clôture

La clôture ne touche pas identiquement les hommes et les femmes. Depuis l’antiquité, la « condition » féminine voudrait que les femmes soient enfermées, quel que soit leur état, pour « rester à la maison et faire silence. » (Plutarque). Se fondant sur des arguments dits de « nature » (où l’on argue alors de la « faiblesse » féminine) ou de « culture » (la supériorité masculine est là pour la justifier), le point de vue des théologiens du Moyen Âge est que la femme (« sexe faible », objet d’appropriation et de convoitise) plus menacée que l’homme par le désir charnel et la frivolité, doit vivre pour sa propre protection derrière une clôture des plus impénétrables possibles, garantissant ainsi l’ordre des sexes.

Ces assignations qui traversent la période médiévale, font sentir jusqu’à l’époque moderne leurs effets sur la claustration des femmes en général, tant les volontés ecclésiastique, étatique, et de la bourgeoisie triomphante, de contrôler la sexualité féminine (et par extension la sexualité masculine) sont identiques.

LES FILLES

« Ces filles étaient en dehors de l’amour, mal-aimées, abandonnées ou délaissées. Leur famille avait parfois payé pour les enfermer. Leurs délits étaient souvent plus fantasmés que graves. C’étaient des criminelles du fantasme, elles représentaient une incarnation de la morale à redresser. » Françoise Tétard, Claire Dumas, Filles de Justice, Du Bon-Pasteur à l’Education surveillée (XIXe-XXe siècle)

Une fois le seuil franchi de la clôture, on se trouve en présence d’un monde exclusivement féminin, avec des femmes d’âges différents, de statuts différents, venues pour des causes différentes. Ce monde cohabite sans pour autant se mélanger. C’est un espace, délimité par une clôture tant symbolique que matérielle, à l’intérieur duquel se tracent des chemins, s’ouvrent et se ferment des portes, se prennent des itinéraires. Un monde labyrinthique en quelque sorte.

Quelles femmes trouve-t-on dans les refuges ? à l’Hôpital Général de la Salpêtrière ? dans les hôpitaux prisons, les maisons  d’éducation, les maisons de correction, les maisons de détention, les maisons de force, les refuges, les établissements d’assistance, les couvents, les asiles, les hospices, les pensionnats… ?

D’étranges colonies de filles enfermées en vertu des principes d’une société qui pratique volontiers l’amalgame des transgressions (transgressions au mépris de la morale dominante catholique et protestante). Des femmes aux visages variés classées sous les termes génériques de « débauchées », de « blasphématrices » ou d’« amorales ». Les filles encombrent, il faut s’en débarrasser.

Ce sont des femmes adultères, des célibataires en concubinage, des jeunes filles naïves ou jugées trop précoce, des filles « aux conduites déréglées », dites faciles, des femmes aguicheuses ou qui auraient pu mal tourner, des femmes abusées sexuellement mais traitées comme des coupables, des femmes qui ont déjà mal tourné ou qui auraient pu en contaminer d’autres, des filles-mères ou qui auraient pu l’être, des femmes écartées par leur famille (beaucoup de femmes enfermées le sont par le fait de fausses accusations émanant de maris et de pères sournois qui se débarrassent d’une épouse gênante ou d’une fille encombrante), des filles prostituées qui en font ou feront leur « métier », des filles « sur le bord » ou qui pourraient le devenir, des femmes dites « de mauvaise vie », des filles qui n’ont rien fait de ce genre mais, étant filles et pauvres, sont forcément des prostituées potentielles.

On choisit de les éduquer en les enfermant. Elles ont longtemps été confiées aux congrégations religieuses ayant pour objectif de les ramener au bercail (manu militari si besoin est) sur le chemin de la vertu, pour qu’elles y abandonnent leur « misérable état du péché, avec dessein d’en faire pénitence ». Et quels meilleurs lieux pour cela que les couvents, protégés par leur haute enceinte, leurs portes monumentales et closes ? « Les jeunes filles murées dans les quartiers de Préservation et d’Amendement apprennent à expier leur enfance, à effacer les marques singulières du féminin. »[1]


[1] De la pénitence à la sexologie. Essai sur le discours tenu aux jeunes filles, Béatrice Koeppel, Paris-Vaucresson, Le Sycomore/CFRES Vaucresson, p.88

 

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