2. Note d’intention

La Petite Mémoire de l’oubli

Où iront toutes les images et les mots que nous gardons en nous après notre disparition? Cette question nous renvoie à notre condition d’étoiles filantes. Nous accumulons des expériences, sensations, souvenirs et connaissances, importantes ou dérisoires, dont pour la plupart sont vouées à disparaître avec nous. Peut-être en restera-t-il des traces ? Ces traces, le plus souvent photographiques, administratives, épistolaires, forment notre matière première de travail, un processus de recherche basé sur le souvenir précaire dont il ne reste que quelques miettes, un souvenir rongé par l’oubli. Comme si mémoire et oubli étaient les deux versants d’une même réalité, l’un adossé à l’autre.

Notre tâche est de composer la partition d’une petite mémoire (comme la nomme Christian Boltanski) qui rappelle de manière saisissante ce qui constitue la vie ordinaire, ces milliers de minuscules sensations surgissant d’une couleur de voix ou d’une odeur retrouvée. Des petits riens qui témoignent du temps où l’on ne sera plus jamais, mais dont nous pouvons peut-être sauver quelque chose.

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Un peu à la manière de Georges Perec dans Je me souviens, les artistes du projet font une immersion dans les images de leur mémoire pour récolter des indices qu’ils consignent sous la forme d’un compte-rendu autobiographique sobre et direct. Ils agencent les différents éléments récoltés selon une suite narrative à la frontière du réel et du fictionnel. Ils composent peu à peu leur récit-souvenir. Ils deviennent faiseurs d’histoire en croisant leur propre matériel biographique avec un matériel issu de la littérature (savante ou populaire), de l’image (plus particulièrement de la photographie) ou de l’objet. Ils inventent une sorte d’autobiographie teintée de « fiction de soi ». Ils fabriquent du quiproquo, imaginent les éléments d’une vie qu’ils n’ont pas vécue, une vie ordinaire dans laquelle chacun se reconnaît : celle des craintes et des plaisirs, des pulsions et des névroses, des habitudes et des rengaines. Ils plongent au cœur même de la mythologie de tous les jours.

Ils se servent de ce que le monde a imprimé en eux et leurs contemporains, les petites histoires comme la grande. Ils inventorient leur monde familier et celui d’anonymes : inventaires d’objets, de vêtements, de documents administratifs, de correspondances, d’archives, de photographies etc. Ce sont des bouts d’images, des objets familiers qui nous ont côtoyés, des écrits, tous d’apparences modestes, confinant parfois à la dérision, mais dépositaires d’un souvenir qui nous procure une forte charge émotionnelle.

Ce sont les empreintes de la vie quotidienne. Des traces fragiles, des traces de tout ce que nous avons dit, de tout ce que nous avons fait et de ce qui a été dit autour de nous, que nous collectons, ramassons, rassemblons, accumulons, collectionnons, classons soigneusement et archivons. Ces reliques de la banalité synthétisent le passé de l’objet, le passé de son propriétaire, le passé de l’humanité entière ; une humanité rassemblée ici dans un même temps et un même espace. Une mémoire collective comme un petit monticule de cendres. Les cendres ramènent à la lumière une trace fragile de ce que chacun a été.