Mauvais Sang

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Mauvais Sang

(projet en cours)

 

« Sous l’action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il trop tard pour conjurer le fléau ? »

Antonin Artaud (Le théâtre et la peste)

 

GEN3

Mauvais Sang est un projet protéiforme mêlant archéologie, ethnologie, anthropologie et pratiques artistiques pluridisciplinaires. Il est échafaudé par douze artistes en quête de corps, de traces, de mémoires, de musicalité, de fictions. Ensemble, ils exhument un passé brutalement renversé par un fléau venu d’un autre âge, celui de la peste. Ils extraient les empreintes d’une civilisation perdue étrangement proche de la nôtre. Les découvertes théâtrales, chorégraphiques, musicales et plastiques de chacun se superposent pour ne former qu’une seule et même mosaïque onirique en forme de visions charriées pêle-mêle où le spectateur-voyageur (« qui revient de loin ») est invité à errer, à habiter, à fouiller terre et mémoire, à côtoyer le sentiment du pire.

Le fléau

La peste est le fléau par excellence. Ce venin, comme l’on dit alors, a été le plus acharné des ennemis des hommes. Il a ravagé et dépeuplé, semant l’effroi, la terreur et l’horreur dans les populations de presque tous les continents. La peste est un fléau invisible, sans frontière, qui s’introduit subtilement partout. Elle a hanté de façon endémique les pays du Proche-Orient, du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Europe.

La peste s’est invitée au cœur de l’humain, dans son immense désarroi, et a fait jaillir les corps dans toute leur nudité et leur vulnérabilité. Ce mal absolu et presque abstrait va chercher dans le sang, les humeurs et les lymphes, les interstices de notre animalité. La peste est désordre, l’épidémie est excès et les regards hallucinés, épouvantés, se tournent vers le Ciel qui reste sourd aux supplications.

Chacun se prépare mais les signes nous égarent : quel sens trouver dans ces feux, ces nuages, ces souffles, ce soleil noir, cette lune de sang, ce silence du ciel ? La peste est assurément reliée au monde divin, à son châtiment. Peur de l’au-delà, de l’inconnu à craindre, de l’explicable. La peste est une obsession du trépas inéluctable.

En temps d’épidémie, l’ordre de la mort est rompu, comme celui de la vie. La peste provoque des bouleversements spirituels, religieux, culturels, démographiques, économiques et sociaux. Elle accentue la mutation critique de la société. Ses effets sont dévastateurs tant sur les individus de toutes conditions que sur le corps social.

Bien que la peste ait été reléguée au passé (comme on le croyait lors de l’épidémie de Marseille il y a 300 ans, dans cette ville moderne en pleine expansion), elle contient l’imagerie de nos peurs les plus archaïques. Elle est la souche de nos fantasmes les plus irrationnels.

L’imagination des populations s’enflamme en temps de peste, de SIDA ou de catastrophe nucléaire ; l’imagination s’enflamme à l’heure des grands bouleversements climatologiques, technologiques, robotiques, des grands contretemps ; les constructions mentales s’exaltent, ainsi que les angoisses liées à l’au-delà et celles liées à un ensemble de faits divers rapportés.

Mais le théâtre cathartique est là « pour permettre à nos refoulements de prendre vie »[1]. Il n’a pas de réponse, seulement, parce qu’il est furieux et passionné, qu’il bouge et se sert d’instruments vivants, organiques, le théâtre « continue à agiter des ombres où n’a cessé de trébucher la vie. »

Dans ce temps d’incertitude et de nouvelles inquiétudes, les acteurs-danseurs (hérétiques à travers tous les temps de peste et de chrétienté) nous incitent à retrouver la vie malgré le temps qui nous condamne, à jouer, à nous amuser à faire tomber du ciel les étoiles.

[1] Antonin Artaud : « Le théâtre et son double »

La photographe Benjamin Caillibot a exposé en grand format (du 01 novembre au 05 décembre 2019) sur le site de la Gare à Coulisses ses merveilleux clichés de notre résidence Mauvais Sang de mars 2019.

 

Crédit photos : Benphoto

« Puisqu’on a tout quitté
Puisqu’on nous a tout pris
Que tout s’est figé dans un autre temps sous la poussière
Sous les particules de quelque chose d’abstrait
Une abstraction a soustrait notre vie à notre regard
Elle est venue se poser comme une fine pellicule sur nos existences
Tout a été enrobé d’un voile mortuaire
Quand rien ne le laissait présager
Les contours ont été floutés et nous avons appris à redonner des noms aux choses
Des appellations pour une autre existence »

 

(Mathilde Segonds, Le nouveau monde, pour Mauvais Sang)

 

Clichés de nos résidences à la Gare à Coulisses (Cie Transe Express) de mars et d’octobre 2019 + la Filature du Pont de Fer (février 2020)

Crédit des photos: Stéphane Cheynis